Le corps suspect, entre corps-machine et sujet

«Le corps du migrant face à l’institution médicale» de Jalil Bennani aux éditions : la croisée des chemins

Par Abdelmajid  Baroudi

De quel corps s’agit-t-il ? Poser cette question nous permet de définir et délimiter le champ de réflexion que Jalil Bennani (2) a menée tout au long de son ouvrage. D’autant plus qu’elle nous aide à accompagner le parcours et le cheminement d’un sujet dont l’histoire est faite de clivages entre un passé qui émerge mais des fois non pris en compte pour remédier à une souffrance, et un présent institutionnel qui n’intègre pas une approche globale et se contente du technique au détriment de l’anthropologique. Il s’agit d’un corps migrant.

Avant d’élucider le statut de ce corps migrant, il me semble qu’il est important de contextualiser le statut de ce corps pour ne pas le confondre avec le corps migrant que les régimes politiques en Syrie et dans d’autres pays ont activé. Dans tous les cas, le mot exil assigne à ce corps migrant «le désir de se faire reconnaître par l’autre, désir d’être accueilli, de découvrir, de s’épanouir, désir qui conduit un certain nombre à braver de multiples dangers au risque d’y laisser leur vie» (3) Sauf que le corps suspect est construit dans une souffrance institutionnelle, légalisée par un contrat de travail.

Il se trouve que le désir ou le rêve d’un monde meilleur a, en quelque sorte, transformé ce corps migrant en un corps -machine dans lequel le sujet subit une double aliénation : l’une due aux conditions inhumaines du travail dans lesquelles ce corps s’est retrouvé aliéné à cause d’un système qui identifie la personne à la machine, pour reprendre Karl Marx, l’autre est subjective car elle assimile la souffrance corporelle à la machine. «Docteur, il y un marteau qui frappe dans ma tête toute la journée».

«J’ai comme de l’électricité dans les membres». «Docteur, je saigne du nez, c’est comme un boulon qui s’est ouvert». (4) Force est de constater que Jalil Bennani se sert de son expérience, en tant que psychiatre pour nous exposer sa vision de ce corps migrant qui est cantonné dans un statut de travailleur immigré et que les papiers aussi véridiques soient-ils, ne peuvent apporter toutes les réponses à la souffrance de ce sujet qui n’est autre que l’immigré Maghrébin.

Le corps suspect est à mon humble avis une contribution qui questionne les outils de travail du psychiatre et appelle une refonte de l’analyse psychiatrique qui doit écouter et réfléchir sur les limites de l’institution médicale en s’ouvrant sur d’autres pistes fertilisant cette écoute par d’autres dimensions culturelles qui ont forgé ce corps suspect du Maghrébin. Autrement dit, quels sont les facteurs culturels qui ont produit ce corps suspect ? Cette question nous renvoie au mode d’éducation patriarcal qui a forgé ce corps «sinistrosé» durant son enfance et sa jeunesse.

L’apport anthropologique du sujet facilite non seulement l’écoute, mais il favorise une approche participative en vue d’un rétablissement souhaité par le psychiatre et le sujet, loin d’un recours précipité aux techniques purement thérapeutiques. Il faut tout simplement s’ouvrir sur l’histoire d’un enfant dont le corps est toujours collé à la mère jusqu’à l’annonce d’une coupure charnelle de cet attachement affectif exprimé par le sang que le corps puéril subit en quête d’un nouveau titre : celui de l’homme.

«Ainsi, la circoncision, est un signe distinctif qui ne permet plus à un enfant d’accompagner sa mère au bains maures. » (5) Ce passage du corps de l’enfance à la puberté qui s’effectue dans la souffrance ne doit pas être perçu comme une rupture radicale avec la mer.

L’affection de la mère envers son enfant se distancie par l’apprentissage de la langue et des us que ce dernier doit acquérir pour devenir un patriarche, capable de reproduire l’uniformité d’un père qui va être symboliquement assassiné à cause du fait qu’il a transgressé le pacte libidinal qui liait ce corps à sa mère . On voit donc que ce corps suspect porte depuis son enfance les cicatrices d’une endurance qu’il va transporter dans une autre culture où le corps est devenu synonyme de liberté.

Du coup, la blessure est beaucoup plus profonde que ce que le diagnostic d’un médecin a révélé, lequel médecin ne soucie que des apparences sans prêter attention à l’invisible d’une sédimentation qui s’est accumulée depuis l’enfance sur un corps dont l’histoire renonce à s’écrire facilement. Par ailleurs, son statut d’immigré engendre davantage de souffrance et montre son incapacité de gérer une crise identitaire dans laquelle la confrontation du sujet à la différence et l’altérité est déséquilibrée. C’est le cas du jeune étudiant Tunisien résidant en France qui vient voir son psychiatre qui n’est autre que Jalil Bennani.

Ce jeune étudiant est angoissé par l’idée qu’il serait accusé d’avoir violé une jeune fille de dix huit ans qu’elle lui a demandé de l’héberger chez lui une nuit ,sans qu’il y ait de relation sexuelle entre eux.(6) Force est de constater que le corps suspect, de par son approche anthropologique qui inclut la dimension culturelle , représente un ajout pour l’analyse psychiatrique dans le but de renforcer le dialogue entre le soignant et le soigné pour remédier à des situations sans recourir hâtivement à des solutions purement techniques.

Si ces facteurs culturels qui constituent des données dont la distanciation doit être objective, contribuent à élargir le sens de l’écoute avec ce corps suspect, qu’en est –il de la subjectivité ? Et quel rapport entre le corps -machine et la subjectivité ? Il me semble que ce rapport est tellement complexe qu’il est difficile de borner les limites entre le subjectif est l’objectif dans un champ corporel où cohabitent les contradictions. Il parait qu’il est normal que la subjectivité sous -tend nécessairement l’existence de tout individu. La prendre en considération constitue selon Jalil Bennani le premier pas vers la compréhension, l’écoute et la reconnaissance de la demande de tout sujet. Seulement voilà, ce sujet se trouve parfois prisonnier d’une aliénation de corps- machine qui entrave sa compréhension et ne demande qu’une solution technique enquête d’une guérison. Chez ce malade, la fusion entre le sujet et la machine apparaît de façon extrême.

Et son discours tend à n’être qu’objectif. Néanmoins, sa subjectivité transparaît à travers l’ironie et l’amertume de certains propos. L’impuissance n’est pas parlée en termes affectifs mais en termes mécaniques : «Mon sexe est mou». Il ne bande pas assez». «J’ai peu de liquide». (7) C’est ce moment d’altérité par rapport à notre corps qui marque l’articulation du corps- sujet avec le corps- objet que la maladie a causée. (8) Et c’est là aussi que réside la complexité du rapport entre un sujet -savant et un corps- sujet car le sens pragmatique du corps sujet complique la relation soignant- soigné et met le sujet savant face à un discours d’un corps suspect dont la tonalité cache les dessous d’une souffrance d’ordre symbolique et en même temps physique .D’où la nécessité d’une remise en question du lexique clinique qui peut être relativement compatible avec des cas, mais difficile à appliquer sur un corps immigré dont le contexte culturel invite d’autres approches.

Notes :

(2) Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste à Rabat, est directeur de recherche au CRPMS de l’université Paris Diderot-Paris7, ainsi que chargé de cours à l’université Nice Sophia Antipolis. Parmi ses publications on retrouve : Psychanalyse en terre d’islam. Un psy dans la cité. Comment les jeunes changent nos vies ? Il a reçu, en 2002, le prix Sigmund Freud de la ville de Vienne.

(3) Le corps suspect

Page : 148

(4) Ibid. Page : 30

(5) Ibid. Page : 41

(6) Ibid. Page : 108

(7) Ibid. Page : 33

(8)Penser le corps

Michela Marzano

Page : 59