Une université pour chaque province, belle initiative a priori

UNE BONNE FAC, C’EST CEPENDANT UNE INFRASTRUCTURE ADAPTÉE ET DES ENSEIGNANTS QUALIFIÉS

«Chaque province aura sa propre université», c’est ce qui ressort de la dernière intervention du ministre de l’Education nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, mardi dernier à la Chambre des conseillers.
Selon lui, 40 établissements universitaires ont été construits au cours des trois dernières années. Il a également précisé que l’actuelle rentrée universitaire a été marquée par l’ouverture de deux établissements à Kénitra et El Jadida, la programmation de construction de deux établissements à Béni Mellal et Guelmim, la signature de quatre accords pour la création de quatre établissements universitaires dans les provinces de la région de Oued Noun avec un budget de 300 millions de DH et l’approbation de construction de 21 établissements entre 2021 et 2023.

A rappeler qu’en janvier 2020, Saaid Amzazi a révélé que notre pays compte un total de 145 établissements (61 établissements à accès ouvert et 84 à accès limité), répartis sur 36 préfectures et provinces. Pourtant, cet objectif de construire de nouveaux établissements universitaires partout au Maroc n’est pas partagé par tout le monde. C’est le cas de Mohamed Kerkeb, économiste et professeur universitaire qui reste sceptique et peu convaincu quant au bien fondé de cet engagement de la part du département de l’Enseignement supérieur. « L’idée de créer de nouvelles universités est louable puisque cela permettra de garantir une répartition équitable de l’offre pédagogique à l’échelle nationale, mais cette idée n’aura aucun sens en l’absence d’enseignants qualifiés et d’infrastructures adaptées », nous a-t-il indiqué. Et de préciser : « En effet, il y a un manque patent au niveau des enseignants-chercheurs dont le nombre est très bas par rapport à celui des étudiants qu’ils doivent encadrer». Selon certaines sources officielles, datant de 2017 et relatives à la période 2012/2016, le nombre de professeurs universitaires n’a augmenté que de 18%, alors que celui des étudiants a progressé de 71%. En 2017-2018, le déficit a atteint les 1.500 enseignants, soit un taux d’encadrement de 1 enseignant pour 60 étudiants. Dans certaines filières surchargées comme les sciences économiques, juridiques et sociales, on comptait un enseignant pour 183 étudiants. «Le pire, c’est qu’une grande partie de ces professeurs ne respectent pas le volume horaire réglementaire.

D’ailleurs, un rapport de la Cour des comptes sur l’évaluation de la formation initiale dispensée par les universités a indiqué qu’au niveau national, le taux d’utilisation du volume horaire global disponible (TUVHD) est en deçà de 100%, voire même de 70%. Il a également précisé que la quasi totalité des enseignants universitaires n’accomplissent pas leurs charges horaires réglementaires. Ce taux diffère d’une université à l’autre. Il se situe même en deçà de 50% dans certaines universités, telle l’université Mohammed V Agdal Rabat où il a été de 45% en 2012/2013 et de 43% en 2013/2014. Idem pour l’université Hassan II de Mohammedia en 2012-2013 où il a été de 40%», nous a expliqué notre source. Et d’ajouter : « Nos universités sont confrontées également à un autre problème de taille, à savoir le manque d’infrastructures adéquates (laboratoires, bibliothèques, accès à internet, cités universitaires…). Ces questions sont peu abordées, mais c’est ce qui fait la différence entre les universités de qualité et les autres ».

Une situation qui a de graves conséquences, selon Mohamed Kerkeb, sur la qualité et le rôle des établissements universitaires. « Prenez l’exemple des facultés multidisciplinaires créées au cours de ces dernières années. Leur expérience demeure mitigée. Dans certaines régions, leur bilan est parfois catastrophique », nous a-t-il déclaré. Et de poursuivre : « Pour le ministère, c’est la culture des chiffres qui prime et non pas celle de la qualité. L’objectif est de construire le maximum d’établissements universitaires, mais à quel prix ? Celui d’encourager la médiocratie de notre enseignement supérieur, d’altérer le niveau de nos étudiants et de délivrer des diplômes qui ne valent rien sur le marché du travail ».

En effet, le rapport de la Cour des comptes a révélé la difficulté pour les lauréats des universités publiques fraîchement diplômés de décrocher leur premier emploi. La durée d’attente est estimée entre 24 et 32 mois. Toujours selon le même rapport, plus de la moitié des licenciés sont en situation d’emploi, alors qu’une proportion non négligeable est au chômage (36 %). Cette situation est due, selon les lauréats, au manque d’offres d’emplois qualifiés. De même, les diplômés en sciences, ingénierie et santé (SIS) ont plus de chances d’obtenir un emploi que les diplômés en droit, lettres, sciences humaines et sociales (DLSHSS), et ce indépendamment de l’université considérée. Pour Mohamed Kerkeb, le salut de l’université marocaine réside dans l’intérêt et la considération accordés à la formation des ressources humaines. Selon lui, il ne peut y avoir d’enseignement supérieur performant sans des cadres qualifiés. Mieux, il estime que le département de l’enseignement supérieur doit plutôt accorder plus d’intérêt à la construction de cités universitaires notamment dans les régions où il y a d’anciennes universités.

Hassan Bentaleb