Pourquoi le Maroc n’a pas les moyens de se « payer le luxe » d’un reconfinement

Alors que le nombre de cas de contamination liés à la Covid-19 ne cesse d’augmenter, notamment dans les grandes villes, le gouvernement annonce que le recours à un confinement général n’est pas à exclure. Sauf que les experts ne sont pas du même avis.

Devant la Chambre des conseillers, mardi dernier, le chef de gouvernement a confirmé ce que tout le monde savait déjà. Le Maroc se dirige, voile à tout vent, vers un retour au confinement général. «Aucun d’entre nous n’espère un retour au confinement général, notamment pour ses impacts désastreux, mais il reste envisageable si la situation devient incontrôlable», a alerté Saad Dine El Otmani qui craint une hausse des cas de contamination durant les prochains jours. «La saison hivernale augmentera le nombre de cas d’infections au coronavirus», par conséquent, avertit-il, les citoyens doivent respecter les mesures de précaution. La situation s’aggrave, sauf que le Maroc n’a pas les moyens de se payer le luxe d’un reconfinement, si on croit de nombreux spécialistes parmi lesquels le docteur en finance et économiste Mostapha El Jaï. «C’est vrai qu’on doit accorder la priorité à la santé des citoyens, et vu que le premier confinement n’a pas donné les résultats escomptés, en termes de réduction des cas de contamination au coronavirus, à cause notamment de l’indiscipline de certains citoyens, un retour au confinement doit être envisagé, mais pas n’importe lequel», souligne l’économiste pour qui une fermeture totale de l’économie serait une mauvaise idée.

Autrement dit, les conséquences peuvent être fâcheuses. Preuve en est que les séquelles de la première stratégie de confinement total, durant 82 jours, sont toujours perceptibles sur le tissu productif. À titre d’exemple, poursuit El Jaï, «le HCP a récemment rendu publique une note inquiétante sur les pertes d’emplois liées à la Covid-19, dénombrant une destruction de près de 600.000 postes au troisième trimestre 2020». En plus de ces pertes d’emplois imputables à la baisse des taux d’activités durant les mois précédents, il faut ajouter d’autres revers.

Les séquelles du confinement
Particulièrement touché par la crise sanitaire et économique, le secteur touristique, à l’image d’autres secteurs, tels que l’informel qui emploie plusieurs millions de Marocains, a aujourd’hui du mal à se remettre malgré l’appui que le gouvernement tente de lui procurer. La ministre du Tourisme, Nadia Fettah, a d’ailleurs affirmé lundi, lors de son passage devant la Chambre des représentants, que les performances du secteur étaient encore loin du compte, notamment les recettes touristiques en baisse de 63%. Alors que les acteurs plaident pour une reprise du trafic aérien d’au moins 50% afin de permettre au secteur d’amorcer une nouvelle phase de décollage, seulement 78 vols hebdomadaires sont actuellement effectués sur 20 lignes aériennes, a relevé la ministre. Et ce n’est pas tout. À côté des conséquences économiques, la pandémie de la Covid-19 aurait provoqué un fort impact psychologique sur la population, à savoir des troubles du sommeil, un stress post-traumatique, des dépressions, des crises d’angoisse. Selon la Banque mondiale, sur l’ensemble de l’année 2020, l’économie marocaine devrait connaître une récession, la première depuis plus de deux décennies, sous l’effet conjugué de la sécheresse et de la pandémie. Les prévisions annuelles du HCP sont plus détaillées à ce propos. Elles font état d’une contraction du PIB de 5,8% qui serait accompagnée par un creusement du déficit budgétaire à 7,4% du PIB. Le déficit courant devrait également s’aggraver pour atteindre 6,9% du PIB.

Un confinement plus intelligent
Dès lors, un confinement plus intelligent qui tienne compte de ces impacts négatifs sur l’économie nationale, et les Marocains de manière générale, serait la meilleure option, recommande notre interlocuteur saluant une récente proposition du HCP à ce propos, à savoir un confinement «intermittent». Selon le HCP, pour qui le recours à un reconfinement total sur une longue période pourrait paralyser l’économie nationale, l’application d’un jour de confinement pendant 6 semaines permet de réduire la transmissibilité de 10%. «Je trouve que c’est une excellente idée. Non seulement c’est intelligent, mais aussi et surtout, ce n’est pas méchant», commente le spécialiste qui invite dans la foulée le gouvernement à renforcer la sensibilisation sur le port obligatoire du masque et le respect des mesures barrière. «Le port du masque atténue la propagation du virus, et pourtant cela n’a rien de contraignant. Le gouvernement doit mettre le paquet sur la sensibilisation, tout en renforçant les mesures dissuasives et les sanctions à l’encontre des personnes récalcitrantes», conclut Mostapha El Jaï.

Pour Mostapha El Jaï, « le recours à un confinement général peut conduire à des conséquences fâcheuses. L’évènementiel, l’hôtellerie, la restauration, l’artisanat… tout l’écosystème du tourisme a été profondément impacté par la fermeture de l’économie. À cela s’ajoute la disparition de plus de 20.000 entreprises, principalement des PME et TPE ».

Khadim Mbaye / Les Inspirations Éco